Lugh & Co Réflexions | 5 juin 2020

[Article] Gestion de crise : l’intuition comme outil de sortie de crise ? 

Toute le monde a déjà entendu cette voix intérieure nous souffler une idée, une intuition ? Tellement forte parfois qu’elle se transforme en conviction. Aller au bout de cette idée devient alors une nécessité.

« Intuition » vient du mot latin « intuitio » qui signifie regarder attentivement. Le Larousse la définit comme « le sentiment irraisonné, non vérifiable qu’un évènement va se produire, que quelque chose existe / la connaissance directe, immédiate de la vérité, sans recours au raisonnement, à l’expérience. »

Nous ne savons pas vraiment si il nous faut l’écouter, la suivre, l’analyser ou simplement la mettre de côté. Pour certains, il s’agit d’une forme d’intelligence : l’intelligence intuitive. Mais, qu’en est-il réellement ?

Les formes d’intelligence

Howard Gardner, dans son livre « Frames of mind : the theory of multiple intelligence » (1983) décrit 7 formes d’intelligence. Il complète sa théorie en 1993 avec une huitième forme.

Ses intelligences se regroupent en 4 grandes catégories : les intelligences analytiques, les intelligences pratiques, les intelligences émotionnelles, les intelligences sociales. De manière succincte, ces intelligences sont les suivantes : l’intelligence linguistique, l’intelligence logico-mathématique, l’intelligence spatiale, l’intelligence intra-personnelle, l’intelligence interpersonnelle, l’intelligence corporelle-kinesthésique, l’intelligence musicale.

L’intuition : la neuvième forme d’intelligence ou la combinaison de nos cerveaux ?

Commençons par dire ce qu’elle n’est pas. L’intuition n’est pas l’instinct qui, quant à lui, se définit comme « la part héréditaire et innée des tendances comportementales de l’homme et des animaux (instinct de survie) / Impulsion souvent irraisonnée qui détermine l’homme dans ses actes, son comportement. » (Larousse)

Les philosophes et les artistes se sont souvent penchés sur la question de l’intuition, et ont tenté d’y apporter une définition :

  • Pour Jean-Claude Lalanne-Cassou, il s’agit de « cette faculté prodigieuse à saisir les indices les plus subtils, ceux que personne n’aperçoit ».
  • Pour Spinoza, l’intuition est « la connaissance immédiate et certaine de l’essence des choses à partir de la compréhension nécessaire de leur cause par la raison, c’est l’unique source de vérité qui s’oppose à la connaissance vague par le langage ou l’expérience corporelle. »

« Le tout est supérieur à la somme des parties », cette citation est attribuée à Aristote. Cette dernière nous laisse à penser que l’intuition est la résultante des diverses intelligences mises en œuvre d’une manière inconsciente.

Dans ce cadre, l’intuition apparaît être comme la capacité de faire un lien, non mentalisé et non intellectualisé, entre différents éléments, concrets ou non, conscients ou non, lors d’une situation donnée, voire future (en prenant en compte l’évolution possible ou probable des événements) afin d’en tirer une conséquence.

Cette interprétation semble se rapprocher de celle de la neurologue Régine Zékri-Hurstel : « il s’agit pour une bonne part d’informations sensorielles captées par notre cerveau mais qui ne parviennent pas à notre conscience. […] Notre cerveau arrive directement aux conclusions et nous fait prendre des décisions sans que nous ayons conscience des perceptions subliminales qui nous y ont conduits. […]. Les plus intuitifs sont donc ceux qui ont le mieux développé leurs qualités sensorielles. L’émotion vient des sens, elle est essentielle dans la capacité intuitive. »

Pour Daniel Kahneman, prix Nobel d’économie et auteur de l’ouvrage « Système 1, Système 2 – les 2 vitesses de la pensée », « l’intuition n’est rien de plus ni rien de moins qu’une prise de conscience ». Si l’intuition est la somme de nos intelligences, cela sous-entend que nos différents cerveaux sont utilisés. Notre cerveau est composé de 3 cerveaux :

  • Le cerveau reptilien : le cerveau qui décide instinctivement. Il est aussi impliqué dans certaines fonctions cognitives. Sa réponse est immédiate et prend le dessus sur le cerveau limbique et le néocortex.
  • Le cerveau limbique : le cerveau qui mémorise, ressent les émotions et décide (émotionnellement parlant).
  • Le nouveau cerveau (néocortex) : le cerveau qui réfléchit et pense. Il traite les données rationnelles.

Nos intelligences sont la résultante de l’utilisation de nos différents cerveaux, et d’une communication optimale entre eux. La communication entre nos cerveaux, entre nos neurones, est effectuée par un neuro-transmetteur : la sérotonine. Or, 95% de la sérotonine produite par notre corps l’est par … nos intestins ! Organes, de plus en plus souvent appelés « second cerveau ». La sérotonine joue également un rôle important sur nos émotions puisque son niveau peut modifier nos états émotionnels.

L’intuition, ce sentiment « viscéral », est sans doute la résultante de tout ceci : la parfaite communication de nos cerveaux et de notre corps.

L’intuition : un autre outil de sortie de crise ?

Lors d’une crise, quelle qu’elle soit, et en particulier celle que nous connaissons actuellement, l’issue est incertaine. La mise en place d’une stratégie s’avère difficile au vu des incertitudes auxquelles l’entreprise, le chef d’entreprise doit faire face. Il « navigue à vue ». En tant que leader, il doit inspirer une vision, un but à atteindre, et cultiver l’espoir de ses salariés. Une vision anticonformiste est, le plus souvent, le meilleur moyen de sortir de la crise. Avoir une idée originale, à laquelle les autres n’ont pas pensé, en voyant des liens de causalité entre des événements parfois très différents : une intuition parfois…

Se fier à son intuition n’est donc pas une mince affaire. Pour les plus « sensibles », elle est acceptée voire revendiquée, mais elle peut être aussi refoulée ou ignorée.

Alors, doit-on s’y fier ?

Jeff Koons a choisi son camp : « La vie m’a appris que si on ne suit pas son intuition, que si notre intuition dit quelque chose que l’on refuse d’écouter, alors on part forcément dans la mauvaise direction. »

Pour suivre son intuition, il faut donc en avoir le courage, comme l’a dit Steve Jobs : « Ayez le courage de suivre votre cœur et votre intuition. L’un et l’autre savent ce que vous voulez réellement devenir. Le reste est secondaire. »

Facile en théorie, plus complexe dans la pratique, surtout dans le monde de l’entreprise où les conséquences peuvent être lourdes en cas d’erreur.

Pourtant, même les plus cartésiens croient à l’intuition :

  • René Descartes, mathématicien et philosophe : « Il n’y a de science qu’avec l’intuition et la déduction. »
  • Henri Poincaré, mathématicien : « C’est avec la logique que nous prouvons et avec l’intuition que nous trouvons. »

Soyons honnête, l’intuition peut être fausse, mais le meilleur moyen de le savoir, c’est d’essayer. Alors expérimentons ! (Gaston Bachelard, épistémologue : « Une intuition ne se prouve pas, elle s’expérimente. »)

Si l’intuition est la résultante des interactions sensibles des intelligences, son expérimentation passera nécessairement par le prisme et l’application, cette fois-ci très concrète, de ces multiples intelligences.

Le coach, par son questionnement maïeutique et sa posture challengeante, accompagne le dirigeant dans le développement de ses diverses intelligences, nécessaires à sa posture de leader, de visionnaire :

  • Intelligence linguistique : l’intuition est-elle correctement formulée ? communiquée ?
  • Intelligence logico-mathématique : concrètement, est-elle réalisable ? Que mettre pour la réaliser ? Comment l’estimer ? la budgéter ?
  • Intelligence spatiale : s’inscrit-elle dans le cadre du projet d’entreprise ? Sinon, comment faire évoluer le cadre ?
  • Intelligence intra-personnelle : correspond-elle à mes attentes, à mes désirs, besoins ? Est-elle en adéquation avec mes valeurs ?
  • Intelligence interpersonnelle : comment la rendre compréhensible et convaincante pour l’équipe ? Comment inspirer la confiance dans le projet ?
  • Intelligence corporelle-kinesthésique : ai-je l’énergie suffisante pour la réaliser dans la durée (endurance) et pour transmettre cette énergie ?
  • Intelligence musicale : comment insuffler le rythme de sa mise en pratique ? (Planning, rétro-planning, accélérations, pauses…)
  • Intelligence naturaliste : s’inscrit-elle dans le cadre de mon environnement actuel ou en devenir ? (Entreprise, concurrence, partenaires…)

La mise en musique d’une idée est forcément une prise de risque. Et cela engendre une autre question : préfère-t-on avoir des remords ou des regrets…? Le remord de ne pas avoir essayer, ou les regrets d’avoir fait une erreur.  L’entrepreneur prend des risques, son positionnement est déjà choisi. Néanmoins, il convient de limiter les risques…

En partenariat avec le coach, la construction d’un “plan B” ou d’un cadre définissant clairement les limites de l’expérimentation (limite de budget, de temps, équipe dédiée…) peut suffire à libérer l’esprit et à se concentrer sur la réalisation de l’idée première. L’expérimentation de l’intuition peut la transformer en conviction (l’origine latine première de « conviction » signifie « action de vivre » …)

Si « l’intuition, c’est l’intelligence qui commet un excès de vitesse » (Henry Bernstein), le coach est celui qui vous fait accélérer pour la rattraper !

Edwige ZANDECKI