Lugh & Co Opinions | 28 avril 2020

[Article] Les philosophes et l’art de diriger

Qu’avons-nous à apprendre des philosophes ?

Jamais les innovations destructrices n’ont été aussi nombreuses, anxiogènes et tangibles qu’au début du XXIème siècle. La liste s’allonge régulièrement et à l’aulne de ces accélérations technologiques, avec les complexités et les incertitudes de notre univers post-moderne, chacun de nous cherche de nouvelles clés de réflexion et d’action. Il en est de même pour les dirigeants d’entreprises et leurs équipes. La seule conviction qui semble émerger est que les recettes managériales d’hier ne nous seront pas d’un grand secours demain. Au lieu de ressasser les modèles et les approches économiques connues, pourquoi ne pas s’inspirer des philosophes ?

Mais, les philosophes sont-ils capables d’éclairer les dirigeants qui cherchent à donner un temps d’avance à leurs entreprises ? Pourquoi pas !

Lugh & Co s’inscrit dans une conviction que diriger est un art. Face à la régression des dinosaures du suivisme – caractère dominant des marchés de la fin du XXème siècle – une lecture philosophique de l’art procure des pistes qui méritent d’être expérimentées.

Dans cette relecture des philosophes, nous avons constaté que l’art de diriger pour donner un temps d’avance à son entreprise se rapproche de la vision de l’art dans la philosophie, de l’Antiquité à nos jours. L’art étant avant tout une rencontre de plaisir et d’esthétique autour d’une œuvre.

Même si le plaisir et l’esthétique ne peuvent pas être les seules clés de lecture du monde moderne ; l’enjeu, pour les dirigeants, pourrait être de créer un sens vertueux et motivant à l’intérieur de leurs entreprises pour mieux rayonner auprès de leurs clients. Le respect des engagements – y compris financiers – reste d’actualité au XXIème siècle. Mais comme Michel Serres aimait nous le rappeler : « l’excès de richesses est souvent le parangon de tous les vices ». Donc, gardons raison.

Cette raison, ce souci de ne pas tomber dans les vices de l’excès de richesse ou de tout autre excès, se conserve dans un juste équilibre. Équilibre des attentes, des moyens, des contraintes, des priorités… Le parallèle fait par les philosophes avec les intelligences multiples est rafraîchissant. La performance individuelle ou collective repose, avant tout, sur le respect d’un équilibre dans un cheminement de progrès ou de croissance.

L’art de diriger, en langage philosophique, se synthétise dans l’équilibre de ces deux idées fortes : faire preuve d’esthétique et procurer du plaisir. Cet esthétisme et ce plaisir incitent à une réécriture du plan stratégique du dirigeant avec une nouvelle lecture économique de l’entreprise et de nouvelles modélisations du fonctionnement des organisations qui méritent d’être expérimentées.

L’équilibre entre esthétique et plaisir dans l’entreprise : marqueurs de leadership

La création esthétique a longtemps été décrite comme une recherche et une conception créative qui fait appel au bon sens et aux intelligences multiples – un équilibre entre les intelligences émotionnelles et pratiques en particulier.

L’Antiquité et le Moyen-Âge ont été prolifiques dans la conceptualisation des intelligences et du leadership. Aristote organise très vite le langage verbalisé pour faciliter la découverte de la vérité, des analyses, des solutions – les intelligences analytiques se révèlent dans la Grèce antique qui compte de nombreux philosophes, mathématiciens et biologistes. A la même période, Tchouang-Tseu introduit, dans cet équilibre, une nouvelle intelligence : l’intelligence pratique. Au départ pensée pour se démarquer des routines et des habitudes, cette intelligence – synonyme d’action et de déstabilisation des certitudes – contribue à rééquilibrer les excès des intelligences classiques.

Finalement, le Moyen-âge cristallisera les intelligences multiples. Avicenne met en avant le besoin de rechercher un équilibre des intelligences qui traduise nos convictions et croyances en postures observables. Averroès, quant à lui, ira plus loin et exprimera son intuition : tous les hommes sont égaux en intelligences multiples.

Le potentiel des intelligences d’un dirigeant a toujours été considérable. Face à l’incertitude, il doit trouver un nouvel équilibre de ses intelligences multiples pour déstabiliser ses propres certitudes qui lui sont de peu de recours pour construire son nouveau chef d’œuvre – voire restaurer son chef d’œuvre en péril.

La contribution enthousiasmante de notre monde post-moderne est de promouvoir enfin les intelligences liées au langage empathique (émotionnelles et sociales) et les intelligences pratiques comme des contre poids utiles pour équilibrer des intelligences analytiques et scientifiques exacerbées, parfois à bout de souffle face aux enjeux de demain.

Où chercher l’esthétique ? Pour l’entreprise et ses dirigeants, la déclinaison de l’esthétisme pourrait se traduire par une création intelligente, c’est-à-dire à la fois enthousiasmante dans sa construction harmonieuse, et respectueuse de l’épanouissement des deux « matières premières » principales de l’entreprise : le cash et l’humain. Emboîtons les pas de Bergson : l’analyse opère sur l’immobile et le suivisme, alors que l’intuition se place dans la mobilité (plaisir) et la durée (motivation).

L’esthétisme financier se rapproche de la frugalité du Jugaad : ne pas empiler des structures de coûts inutiles et ne pas se priver d’incuber des idées nouvelles créatrices de nouveaux gisements de progrès. Dès Bacon, on a toujours jugé que le progrès technique devait être respectueux de toutes les ressources.

L’esthétisme humain se traduit dans la valorisation de tous les savoirs collectifs, l’encouragement de l’apprentissage de chacun, et surtout l’innovation créatrice de nouvelles valeurs.

Qu’en est-il du plaisir ? La perception du beau procure un sentiment de plaisir à la fois, à son créateur et à son public, le plaisir pour les suiveurs devenant une forme d’appartenance et de motivation.

Les dirigeants ont trop été contraints intellectuellement par la financiarisation excessive de la gestion des entreprises. Celle-ci se focalisait sur la concrétisation d’un retour sur investissement financier. Mais sans l’équilibre de la motivation et du plaisir, chacune de ces réussites a été empreinte de court-termisme. Et au bout du compte, l’entreprise sous-performe toujours en ignorant un potentiel plus grand, plus délicat à concrétiser mais créateur de richesses multiples qui ne demandent qu’à être monétisées.

Les philosophes nous incitent également à décliner de nouvelles pratiques, une nouvelle trajectoire artistique : celle de la perfectibilité plutôt que la croissance.

De Kierkegaard à Nietzsche s’est constitué une haine viscérale du panurgisme de la modernité, et de la médiocrité des idées conventionnelles. Selon les héritiers de ces penseurs, une grande majorité des entreprises modernes (nouvelles formes d’âmes sociales) sont devenues hétéroclites, atomisées ou silotées, hyperexcitables, et incapables d’élever des hiérarchies qui les transcendent. Il reste, aujourd’hui, peu d’entreprises innovantes ou en apprentissage permanent ; avec beaucoup de belles endormies sans prince charmant.

Le Leader & le Philosophe – l’art nouveau et collectif de la confiance en demain

En explorant les pensées philosophiques, nous retrouvons les pistes caractéristiques d’un leader (dirigeant ou créateur esthète) qui résonnent avec notre monde actuel.

Découvrir et explorer tout le champ des possibles

Depuis Socrate, la conscience de son ignorance est aussi importante que celle de ses savoir pour affûter ses connaissances. Bien se connaître, c’est ouvrir les écoutilles, retirer les œillères et penser différemment. Il s’agit également d’avoir des convictions personnelles et de les assumer dans un monde fuyant.

Averroès a également démontré qu’un large champ de possibles s’offrent à nous en permanence. Mais, sommes-nous capables de les identifier ? Sommes-nous capables de visualiser ces chemins possibles ?

S’engager résolument, avec un plan B déjà prêt

En suivant Kant – « tu dois, donc tu peux » – la procrastination n’a pas de place.  Il ne faut pas fonder l’action de demain sur les certitudes d’hier, il faut sortir du sommeil dogmatique. Or, ceci implique d’encourager les expérimentations et les apprentissages pour définir le meilleur rythme des changements à venir.

Descartes – « le bon sens est la chose du monde la plus partagée » – et Leibniz – « faire converger tous nos savoirs avec modestie – ou humilité » – nous éclairent pour aborder la difficulté avec beaucoup de sérénité. Et de nombreux philosophes, de Lao Tseu à Sartre, nous incitent à fonder notre propre existence en se projetant vers les trajectoires d’un horizon des possibles et à s’opposer aux formes de déterminisme castrateur caractéristiques d’un monde financiarisé à l’extrême, et qui ne sont qu’aliénation de la pensée.

Créer un climat de confiance – fragilité sans cesse reconsolidée par le dialogue

Habermas a mis en exergue une fragilité du dialogue, et donc potentiellement de la confiance collective. La communication du leader doit se faire authentique – selon les principes de la souveraineté de pensée de Rousseau – pour s’opposer aux falsifications et aux aliénations mensongères. Pour y parvenir, il lui faut savoir encourager la contradiction pour mieux découvrir, mieux décider et ainsi, mieux agir collectivement.

Difficile de quitter la période antique sans se souvenir du besoin impératif de développer sa capacité d’encourager la contradiction – chère à Platon. Il existe une lecture possible de Platon qui met en exergue le besoin pour chacun d’entre nous de retrouver l’histoire de nos convictions pour mieux prendre du recul et mieux accueillir la contradiction. Une invitation à la métacognition bien avant l’heure des neurosciences.

Donner de l’énergie

Le rapport de force est un désastre intellectuel. Montaigne nous rappelle que la lutte utile doit se faire contre les dogmes et les doctrines. Ceci implique de focaliser son énergie sur ses collaborateurs, à l’instar de dirigeants comme Vineet Nayar ou encore Hamdi Ulukaya, véritables démonstrateurs de demain dont les prémices commencent à se faire sentir en France.

Leibnitz encourageait déjà la mise en réseau des intelligences individuelles pour mieux penser la complexité du monde et trouver des convergences entre des positions apparemment inconciliables. Le bonus en assemblée et la psychologie positive ont été théorisés il y a trois siècles.

Ces lectures philosophiques conduisent les dirigeants d’entreprises vers une posture d’optimisme raisonné. Le dirigeant est une personne publique qui doit servir de phare pour ses employés dans une économie chahutée et un monde en accélération.

Diriger est un art : qui peut signifier talent, savoir-faire et expertise. Et comme le rappelle si bien Hegel, « rien de grand n’est accompli sans passion, dans le plaisir et l’esthétique. »

Patrick BUFFET