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Oubliez tout ce que vous pensiez savoir sur le leadership. La Bhagavad Gita1, une épopée indienne millénaire, relue avec le prisme du leadership, nous invite à remettre en question notre modèle occidental de la direction d’entreprise et à adopter une approche plus holistique et centrée sur l’humain. Elle propose une vision disruptive et profondément transformatrice du rôle du dirigeant.
Cette œuvre, relatant un dialogue millénaire entre Krishna et Arjuna, au cœur d’une guerre fratricide, délivre un message radical qui vient secouer les fondations de nos conceptions traditionnelles du pouvoir et de l’influence.
Plantons le décor de ce conte…
Arjuna est un prince guerrier : il représente l’âme humaine. Il est lourdement armé ce qui fait référence aux talents et aux compétences nécessaires pour mener son combat.
Krishna est son cocher et symbolise son guide intérieur, sa conscience, la sagesse. De nos jours, il pourrait être son coach !
Tous les deux sont sur un champ de bataille, à la veille d’un combat contre les cousins d’Arjuna. Aujourd’hui, ce théâtre de guerre fait référence au contexte économique, au marché concurrentiel au sein duquel se jouent de terribles batailles. Le char représente le corps humain et les chevaux symbolisent les sens qui doivent être contrôlés. Les rênes représentent, quant à elles, le contrôle mental nécessaire pour guider les sens et se relier à la sagesse.
Et maintenant, le récit et ses 8 péripéties qui ressemblent étrangement à l’actualité des leaders d’aujourd’hui pour tout leader…
Péripétie #1 – l’effondrement du leader
« Voici ô Krishna que tous les hommes de ma parenté s’avancent avides de combat. A ce spectacle, mes membres défaillent et ma bouche se dessèche.2 »
Ainsi parla Arjuna en pleine bataille. Puis laissant tomber arc et flèches, il s’affaisse au fond de son char, l’esprit terrassé par la douleur.3
« L’esprit troublé, je discerne mal où est mon devoir. Je m’adresse à toi : dis-moi de manière certaine ce qui pour moi serait le meilleur. Je suis ton disciple, instruis moi, je prends refuge en toi… Je ne combattrai pas. »
Et il (Arjuna) garda le silence.
Dans cette première scène, nous assistons ici au burn out du prince-guerrier qui rend les armes, décide de ne plus faire entendre sa voix influente et qui, pour la première fois peut-être, tenté par l’abandon, ose demander de l’aide.
Péripétie #2 – renoncer à la performance
Esquissant un sourire, (Krishna) parla ainsi :
« C’est seulement à l’action que tu as droit, non à ses fruits. Que le fruit des actes ne soit point ce qui motive ton action.4 »
Le cocher /coach constate avec satisfaction que le guerrier souhaite faire appel à lui, qu’il a lâché toutes ses résistances, et qu’il est prêt pour une transformation profonde. Ce qu’il prône, c’est qu’Arjuna se concentre sur la beauté de son geste : agir sans en désirer les fruits, le ou les effets positifs viendront, mais sans que l’on puisse les contrôler. Une injonction profondément déroutante pour nos esprits occidentaux orientés « résultats », mais dont on retrouve la philosophie dans les arts martiaux.
Péripétie #3 – attention aux rituels sacrificiels
« Ceux qui recherchent le succès des rites sacrifient ici-bas aux dieux. Car dans le monde humain, le succès que procurent les rites se produit rapidement.5 »
Celui qui recherche un succès rapide pourra l’obtenir mais au prix de sacrifices importants dédiés aux « dieux », en pensant faire son devoir mais en risquant de perdre contact avec son âme. Quels sont les rituels pour lesquels nous sacrifions temps, argent et âme dans l’espoir d’un bénéfice ? Cadeaux, vœux, opérations de communication, grand prix, cérémonies. Qui sont ces dieux modernes ? Actionnaires, organismes certificateurs, clients VIP, influenceurs.
Péripétie #4 – revenir en soi
« Celui qui, telle la tortue rentrant complètement ses membres, retire ses sens des objets sensibles, est fermement établi dans la sagesse.6 »
Le conte illustre comment développer son intériorité grâce à la pratique de la méditation de pleine conscience, en prenant conscience de ses sensations, de ses ressentis, de ses émotions, et des divagations incessantes du mental face aux manifestations extérieures.
Péripétie #5 – faire taire l’égo
« Tous les actes procèdent uniquement des qualités de la matière. Cependant, égaré par le moi, chacun pense : C’est moi l’auteur.7 »
« Ainsi, t’éveillant à ce qui est au-delà de l’intelligence, affermis ton être intérieur et frappe, Ô guerrier aux grands bras, cet ennemi redoutable qui prend la forme du désir.8 »
Le conte propose une voie de détachement du désir et des pulsions, pour remettre à sa place le « petit moi » ou l’égo qui « a le bras long » et se croit surpuissant. Cette vision du leader « humble » ou « leader V » qui est déterminé et désintéressé et met en avant son équipe, a été décrite par Jim Collins dans son livre « Good to Great9 ».
Péripétie #6 – agir pour la solidarité des mondes
« Agis, toi aussi, n’ayant en vue que la solidarité des mondes. Ce que fait le meilleur des hommes, les autres le font aussi ; la règle qu’il observe, le monde la suit.10 »
La Baghavad Gita est précurseur d’une vision systémique du monde, ce qui résonne aujourd’hui avec le rôle et la responsabilité sociétale et environnementale de l’entreprise. Être vertueux est inspirant et entraîne tout un écosystème au service de la protection d’un bien commun : au lieu de chercher à devenir le meilleur dirigeant du monde, être un dirigeant meilleur pour le monde.
Péripétie #7 – agent du chaos transformateur
« Je suis le temps déployé qui fait dépérir les mondes, porté ici-bas à l’anéantissement des êtres. Lève-toi donc ! Va à la conquête de la gloire. Deviens seulement l’occasion ô habile archer.(…) Plus d’hésitation, combats ! Tu vaincras dans la lutte tous tes rivaux.11 »
Plutôt que l’inaction et le retrait du monde, qui présentent des dangers de stagnation et de résistance au changement, le texte prône un équilibre entre action créatrice (à condition qu’elle soit désintéressée) et non-action (car il y a une action dans le renoncement), toujours en ayant conscience de la fragilité et de l’impermanence du monde et que le temps joue contre nous.
Péripétie #8 – le leader réunifié
La voie originale qu’a accepté de suivre Arjuna, accompagné par Krishna son cocher-coach, est celle d’une transformation complètement inattendue car intérieure. Arjuna a, avant tout, mené un combat contre lui-même, contre ses certitudes et contre les injonctions de la société dans laquelle il évoluait. Il a réussi à défier l’ordre établi (celui des rites sacrificiels auxquels on obéit aveuglement pour en tirer un avantage égoïste) grâce à une prise de recul salutaire. Ecoutons les derniers mots du conte où il est question d’affirmation de soi :
« Mon égarement n’est plus (…). Par ta grâce j’ai recouvré tout mon esprit : me voici ferme, affranchi du doute. J’agirai selon ta parole.12 »
- La Bhagavad Gita ou le grand chant de l’unité, commentée par Gisèle Siguier-Sauné, Espaces Libres, Albin Michel, 2020, 279 pages ↩︎
- Op.cit. Siguier-Sauné, chant 1, page 36, verset 28 ↩︎
- Op.cit. Siguier-Sauné, chant 1, page 38, verset 47 ↩︎
- Op.cit. Siguier-Sauné, versets 47 & 48 ↩︎
- Op.cit. Siguier-Sauné, page 56, verset 12 ↩︎
- Op.cit. Siguier-Sauné, page 46, verset 58 ↩︎
- Op.cit. Siguier-Sauné, page 52, verset 27 ↩︎
- Op.cit. Siguier-Sauné, page 54, verset 43 ↩︎
- Collins (Jim C.), Good to Great: Why Some Companies Make the Leap… and Others Don’t, Harper Business, 2001, 300 pages ↩︎
- Op.cit. Siguier-Sauné, pages 50 &51, versets 8 & 19-21 ↩︎
- Op.cit. Siguier-Sauné, page 95, verset 32 ↩︎
- Op.cit. Siguier-Sauné, page 132, verset 73 ↩︎



