+33.1.87.44.92.43
Le sommet de l’IA, qui s’est tenu en février à Paris, a suscité son lot d’enthousiasme et d’inquiétude. Les annonces y ont été nombreuses :
- Des investissements (issus d’acteurs privés) dont le montant total s’élève à 109 milliards d’euros
- L’ouverture de 35 nouveaux data centers sur le territoire français
- La formation de 100 000 étudiants à l’IA chaque année
- La signature d’une « déclaration pour une IA durable et inclusive pour la population et la planète »
Cet événement manifeste une volonté affirmée pour la France de se positionner comme un acteur clé dans la course à l’IA face à des mastodontes leaders comme les Etats-Unis et la Chine.
Quelle place consacrer à l’IA dans les entreprises ? Quels sont les risques et les avantages d’intégrer l’IA dans les entreprises ? Comment appréhender cette mutation technologique en tant que dirigeants/managers ?
Notre article explore ces interrogations en s’appuyant notamment sur des enquêtes et des études conduites auprès de dirigeants d’entreprises, en France et à l’international.
Mais avant d’aller plus loin, il convient de rappeler la définition de l’intelligence artificielle (ou IA). Une étape préalable nécessaire pour éviter la confusion tant le terme est aujourd’hui galvaudé.
Intelligence artificielle : définition
Le terme « intelligence artificielle », souvent abrégé par le sigle « IA » (ou « AI » en anglais, pour artificial intelligence) a été créé en 1955 par John McCarthy, mathématicien, informaticien et professeur universitaire américain, qui l’a défini comme : « la science et l’ingénierie de la fabrication de machines intelligentes, en particulier de programmes informatiques intelligents. Elle est liée à la tâche similaire qui consiste à utiliser des ordinateurs pour comprendre l’intelligence humaine, mais l’IA ne doit pas se limiter aux méthodes qui sont biologiquement observables ».1
Plus récemment, IBM en donne la définition suivante : « une technologie qui permet aux ordinateurs et aux machines de simuler l’apprentissage, la compréhension, la résolution de problèmes, la prise de décision, la créativité et l’autonomie de l’être humain. »
L’intelligence artificielle peut donc prendre différentes formes. BPI France distingue même « l’IA faible » qu’elle définit comme « dédiée à des tâches spécifiques comme la reconnaissance faciale ou les assistants vocaux. » de « l’IA forte » qu’elle désigne comme « hypothétique qui imiterait la cognition humaine car capable de penser, de raisonner de manière autonome. » Autant dire que le sujet est vaste.
Intelligence artificielle : quels usages en entreprise ?
Les usages liés à l’IA sont multiples : rédaction de contenus, génération de code, composition musicale, rédaction de scénarii, génération d’images, diagnostic d’imageries médicales… Pour n’en citer que quelques-uns !
On observe une forte accélération de son usage dans les entreprises ces dernières années, notamment depuis l’irruption de ChatGPT, avec une prédominance dans certains secteurs, notamment celui du service client ou de la cybersécurité. Des résultats qui semblent corroborer les enseignements apportés par IBM, qui cite celui de l’IT ou encore de l’industrie. BPI France va même jusqu’à citer le secteur du marketing et de la publicité ainsi que celui du e-commerce. Avec l’adoption massive de l’IA au sein des entreprises, c’est « jusqu’à 300 millions d’emplois qui seraient menacés » selon une étude menée début 2023 par Goldman Sachs.
Intelligence artificielle : quels avantages liés à un usage en entreprise ?
L’usage raisonné de l’IA présente son lot d’avantages. On peut notamment citer les bénéfices liés aux gains de productivité.
L’IA facilite l’automatisation de tâches répétitives et chronophages pour permettre aux collaborateurs de se consacrer à des missions à plus fort impact. Cela limite ainsi la lassitude et la perte de sens qui surviennent lorsqu’elles deviennent prédominantes au quotidien.
Elle permet aussi le traitement d’un grand nombre de données à une vitesse informatique. Sa constitution de base, mathématique, lui permet de faire des analogies ou des analyses que l’humain n’arrive pas à faire, ou trop lentement. Ainsi dans l’étude de radiologies de dépistage de cancers, ou dans la recherche de jurisprudences en droit.
Grâce à un usage raisonné de l’IA, les salariés parviendraient donc à privilégier des missions stratégiques leur permettant ainsi d’être davantage stimulés intellectuellement et d’éviter le désengagement.
Mais bénéficier de ces avantages n’est possible que si l’environnement corporate a mis en place les systèmes et garde-fous adéquats.
Intelligence artificielle : des limites à considérer pour un usage réfléchi et efficace
Comme tout (nouvel) outil, le meilleur usage se fait quand ses limites et travers sont appréhendés. Et l’IA n’en manque pas :
- Un coût énergétique important. A titre d’exemple, « l’IA de Google pourrait à elle-seule consommer autant d’électricité qu’un pays comme l’Irlande d’ici 2027 » selon une étude parue en 2023 dans la revue scientifique Joule et relayée par le site Usbek & Rica. Une étude, menée par l’association GreenIT en 2025 et relayée par Les Numériques, révèle, quant à elle, que le numérique est « responsable, à l’échelle mondiale, de l’émission de 1,8 milliard de tonnes éq. CO2 et que les serveurs dédiés à l’IA représentent déjà 4% de cette quantité d’émissions » pas étonnant que les GAFAM regardent à s’équiper de centrales nucléaires.
- Des biais importants. L’IA se nourrit de l’écrit. Or, à ce jour, la plupart des publications ont été rédigées par des hommes blancs. Pour un continent à la forte tradition orale comme l’Afrique, c’est donc un immense défi identifié bien avant l’arrivée des ChatGPT et autre Gemini : comment faire exister toute cette tradition dans un outil basé sur l’écrit ? Cela ne se réglera ni facilement, ni vite. L’IA est trop souvent sexiste, raciste et homophobe. Ce fut le problème des premiers tests d’IA faits par Microsoft en 2016 avec Tay. Et en mars 2024, l’UNSECO a mis en garde contre ces travers. De plus, l’IA a du mal à distinguer une information vérifiée d’une fake news. Les universitaires et chercheurs pointent d’ailleurs régulièrement la faible fiabilité de l’IA dès lors qu’on l’emmène sur des sujets quelques peu pointus. Et la difficulté à donner des sources vérifiables. Alors que la génération d’informations est de plus en plus souvent faite par des robots pour perturber les algorithmes de référencement, et saturer certains médias, cela risque de se compliquer davantage. Il arrive même à l’IA d’inventer des faits et de les présenter comme « avérés ». On dit alors qu’elle « hallucine ». Une ONG française, LaReponse.tech, a lancé une intelligence artificielle, Vera, pour lutter contre la désinformation.
- Des droits d’auteur en discussion. Les logiciels évoluant plus vite que les législations, les IA peuvent, pour le moment, engloutir gratuitement des informations qui demain seront peut-être payantes, ou qu’on leur interdira. A titre d’exemple, Facebook, mi-2024, a « suspendu pour une durée indéterminée » l’utilisation de l’ensemble des contenus de ses membres pour éduquer son IA, suite à des plaintes déposées dans une dizaine de pays. Si ces restrictions s’accélèrent, comment progresseront les IA ? Et à quel coût ?
- Un bouclage potentiel sur elle-même. L’un des risques évoqués, par les experts, de l’utilisation massive de l’IA pour la génération de contenus, est qu’elle boucle sur elle-même. Sachant qu’elle se nourrit de la matière écrite, si à terme, elle devient (quasiment) la seule à en générer, comment sortir autre chose que ce qu’elle a déjà produit ?
- Une perte d’intelligence. Il est indéniable que l’IA générative est un outil formidable, facilitant grandement des tâches à faible valeur ajoutée. Mais elle nous permet de ne plus avoir à réfléchir sur un certain nombre de sujets : comment structurer ma présentation, mon article ? Quelles idées faire passer, et comment ? Ne plus faire travailler nos cerveaux sur ces sujets devra être compensé par autre chose si l’on ne veut pas voir nos capacités intellectuelles diminuer. Car il est prouvé depuis longtemps que notre cortex cérébral a besoin de travailler pour rester « au top ».
Usage de l’intelligence artificielle en entreprise : des enthousiasmes mitigés au sein de l’entreprise
Certains services, comme celui des RH, recourent à des algorithmes prédictifs. Selon une étude menée par le cabinet Mercer qui a interrogé 7500 managers RH en 2020, près de 40% des services sont concernés vs seulement 10% en 2016. Or, c’est sans compter les nombreux biais dont font l’objet ces outils dans le cadre de recrutements.
Chez les professionnels de l’IT, en revanche, on constate un enthousiasme contrasté. Dans le cadre d’une étude menée par SolarWinds en 2024, 700 professionnels de l’informatique ont exprimé leurs préoccupations en matière de confidentialité (48%) et de sécurité (43%). De la même manière, « seuls 38% des participants à cette étude font confiance à la qualité des données et à la formation utilisée dans les technologies d’IA. Ils considèrent la qualité des données comme un obstacle majeur à l’adoption de l’IA. » Cette notion de confidentialité et de sécurité est importante, car il faut garder à l’esprit que ce que l’on donne à « manger » à l’IA, si ce n’est pas contrôlé, devient peut-être disponible pour d’autres. Mettre des notes stratégiques sur ChatGPT, ou autres, pour en demander une synthèse, peut donc s’avérer hasardeux.
En revanche, tout le monde s’accorde à dire qu’il est bluffant de voir la rapidité et la précision avec laquelle des notes de synthèse d’une réunion, des résumés de plusieurs documents, des mises en plan d’actions, des générations de présentations, etc., sont produits.
En revanche, il faut que la donnée soit disponible et déjà « apprise » par le logiciel. Le traitement de l’information d’actualité, au fil de l’eau, pose encore problème.
C’est ce que révèle la BBC dans une enquête menée en testant les outils d’IA les plus usités tels que ChatGPT, Gemini, Perplexity. Leur investigation montre que sur 100 questions d’actualités posées :
- 51% des réponses comptaient des erreurs significatives
- 19% des réponses comportaient des erreurs factuelles
- 13% des citations avaient été modifiées ou inventées dans les sources citées
Ces résultats justifient la nécessité d’une utilisation raisonnée de l’IA.
L’impact considérable de l’intelligence artificielle sur les différents corps de métier de l’entreprise
Par ailleurs, si l’impact de l’IA peut sembler « évident » sur certaines professions (ex : graphistes, traducteurs, agents de service client…), il est en réalité bien plus vaste qu’on ne l’imagine. Et les managers et les dirigeants ne sont pas en reste, bien au contraire.
La prise de décision, l’encadrement, l’exécution d’une vision stratégique constituent les prérogatives (plus ou moins exclusives) des fonctions de dirigeants/managers. L’intensité de ces impacts varie mais plusieurs expérimentations ont vu le jour. A titre d’exemple, une PDG virtuelle (un robot humanoïde couplé à une IA) officie, depuis 2022, au sein d’une entreprise de jeux vidéo basée à Hong Kong, cotée en bourse. De la même manière, une entreprise polonaise a, elle-aussi, nommé un PDG humanoïde à sa tête.
Pour ne pas se sentir largué et dépassé par le sujet, il appartient aux dirigeants de s’en emparer en s’informant et en se formant pour en appréhender les avantages et les risques liés à son utilisation pour leurs organisations.
6 pistes à considérer pour intégrer l’IA dans son organisation en tant que dirigeant/manager
Quand l’IA permet de gagner en productivité en faisant fi des tâches chronophages, les managers peuvent se consacrer avec plus d’intensité à leur métier et à sa fonction principale : fédérer et motiver leurs équipes. Pour y parvenir, capitaliser sur ses soft skills relationnelles, pour tirer son épingle du jeu (face à l’IA) et gagner en impact, est essentiel (« 57 % des sondés pensent que les soft skills et la dimension humaine resteront le premier facteur de succès d’une entreprise, devant l’IA. »).
Des progrès restent à faire coté dirigeants/managers, quand on sait que « bien que 66 % des dirigeants reconnaissent l’impact de l’IA dans leur secteur d’activité, seulement 11 % estiment avoir progressé dans la digitalisation de leur entreprise au cours des dernières années. » Un constat alarmant qui met en lumière le manque d’anticipation des dirigeants à embrasser la mutation technologique que génère l’IA.
Selon une étude conduite par le BCG et relayée par HBR, « 90% des dirigeants attendent que d’autres entreprises se lancent avant eux et se contentent de proof of concept à très petite échelle. » Ils ont donc décidé d’endosser une posture attentiste quant à l’adoption de l’IA dans leur entreprise.
Une étude menée par IBM révèle, quant à elle, que : « seules 29% des équipes de direction pensent que leur organisation a les compétences nécessaires pour mettre en œuvre avec succès l’IA générative » et que « seuls 28% des patrons ont effectué un audit pour connaître l’impact de l’IA générative sur leur organisation ». Une étude menée par McKinsey en 2023, quant à elle, indique que « seules 21% des organisations ayant des initiatives en matière d’IA ont établi des procédures régissant l’utilisation de l’IA générative. »
Plusieurs facteurs peuvent expliquer cet attentisme, parmi lesquels :
- • Un manque d’implication de la part du Codir
- • Un manque de maturité numérique (des infrastructures manquantes)
- • Un focus mal orienté
Pour une intégration raisonnée de l’IA dans l’entreprise, il est indispensable d’adopter un état d’esprit d’apprenant et de faire preuve d’humilité sans pour autant s’y abandonner.
Une démarche impliquante qui doit être incarnée par l’ensemble des collaborateurs, mais aussi et surtout, au préalable, par les dirigeants. Pour y parvenir avec efficacité et sagacité, plusieurs pistes sont à considérer :
- Se former/se familiariser (au quotidien) avec les différents outils d’intelligence artificielle pour en cerner leurs fonctionnalités mais aussi leurs limites (ex : véracité des informations, citation des sources d’informations, confidentialités des échanges…). Un véritable enjeu quand on sait que « 57 % des dirigeants qui doutent de la capacité de leur propre équipe de direction à saisir les « risques et les opportunités » liés à l’IA. Seulement 43 % de ce groupe ont déclaré avoir mis en place des programmes de formation formels pour améliorer les compétences en matière d’IA, tandis que seulement 50 % d’entre eux ont déclaré fournir des conseils à leurs équipes sur la manière de l’utiliser au travail. »
- Penser et esquisser une vision claire et inspirante autour de l’intégration de l’IA : pourquoi ? dans quels buts ? dans quels périmètres ? avec quelles latitudes ?
- Fédérer les membres du Codir autour de l’apprentissage de l’IA et intégrer des contributeurs experts dans le domaine
- Evaluer l’existant (en termes de compétences, de ressources et de moyens) en interne pour estimer la faisabilité et la compétitivité de l’entreprise face à l’adoption de l’IA
Cette démarche, complexe et engageante, permettra notamment aux instances dirigeantes d’identifier les chantiers à prioriser, à accélérer ou à stopper (méthode KISS : Keep, Improve, Start, Stop) pour créer les bonnes conditions pour préparer l’intégration de l’IA. Pour y parvenir, il convient aussi de :
- Définir la position de l’entreprise sur l’éthique de l’IA pour limiter, autant que possible, les dérives et faciliter son adoption par les équipes
- Définir des KPIs pour stimuler les collaborateurs autour de cette démarche. Un réel défi quand on sait que « 66 % des dirigeants comptent recruter hors de leurs entreprises plutôt que de former leurs équipes » et que « seuls 34 % des dirigeants ont l’intention de former leurs collaborateurs à l’utilisation de l’IA. »
Ces pistes de réflexion évoquées par Frédéric Genta, Chief Digital Officer du Pays de la Principauté de Monaco, visent à permettre aux dirigeants/managers d’embrasser l’IA avec conscience, sans se brûler les ailes et dans une optique de croissance et de durabilité.
Affûter sa connaissance de l’IA est, à la fois, crucial pour les collaborateurs, mais aussi et surtout, pour les dirigeants/managers qui doivent faire preuve d’exemplarité et de réalisme pour ne pas tomber dans le fantasme et mettre à profit l’usage de l’IA pour (re)prendre un temps d’avance.
Dans tous les cas, il paraît difficile (et périlleux) d’exclure tout usage de l’IA dans les prochaines années. L’enjeu semble donc davantage se trouver dans la quête d’un bon équilibre pour en tirer le meilleur. Même si l’accélération ambiante favorise son lot d’impulsions et de décisions rapides, attention à ne pas confondre vitesse et précipitation.
Prêt(e) à (re)prendre un temps d’avance en utilisant l’IA ?
Lugh & Co
- Wikipedia ↩︎



