Lugh & Co Opinions | 25 septembre 2020

[Article – épisode #2] Le Malade Imaginaire et l’analyse transactionnelle : les concepts « Etat du moi » (suite), « scénario de vie », « triangle dramatique »

L’Analyse Transactionnelle est un outil puissant, par exemple lorsqu’il s’agit d’analyser un comité de gestion des cadres qui tourne mal lorsque le dirigeant contrôle mal ses affects.

Nous avons vu la servante, Toinette, gérer le père, Argan. La voici à l’œuvre avec la fille, Angélique, puis entre père et fille. Ses efforts de coach n’en prennent que de l’ampleur.

Déjà, un nouveau rendez-vous de coaching s’annonce.

Angélique est amoureuse. Délicieuse Enfant Libre, elle se confie à Toinette. « Ai-je tort de m’abandonner à ces douces impressions ? ».

Notre coach lutte héroïquement. Comment rester Adulte face une si touchante demande : « je ne dis pas cela ». Comment faire comprendre ?

« ANGÉLIQUE. – Mais, ma pauvre Toinette, crois-tu qu’il m’aime autant qu’il me le dit ?

TOINETTE. – Eh, eh, ces choses-là parfois sont un peu sujettes à caution. Les grimaces d’amour ressemblent fort à la vérité ; et j’ai vu de grands comédiens là-dessus. »

Charmant échec : Angélique en reste à asservir la réalité à son ressenti « Ah ! Toinette, si celui-là me trompe, je ne croirai de ma vie aucun homme. »

Notre coach, elle, reste ancrée dans la réalité, « Voilà votre père qui revient ».

Elle va d’ailleurs avoir fort à faire : comment opposer sens commun aux raisons supérieures du dirigeant ?

Stupéfaction de Toinette découvrant l’intention d’Argan : marier sa fille à un étudiant médecin bien benêt, sans le consentement de celle-ci.

Nous voici en comité de gestion des cadres en entreprise : cette promotion sert le dirigeant et l’entreprise, mais sert-elle le cadre en question ? Est-il possible d’aider le dirigeant à discerner les motivations véritables de sa décision ?

Toinette ne prend pas d’abord de grands détours, peut-être emportée par sa propre émotion. Sa première réaction de coach est désastreuse ; Toinette en Adulte Normative, réveille l’Adulte Normatif d’Argan.

« TOINETTE. – Quoi, Monsieur, vous auriez fait ce dessein burlesque ? Et avec tout le bien que vous avez, vous voudriez marier votre fille avec un médecin ?

ARGAN. – Oui. De quoi te mêles-tu, coquine, impudente que tu es ?

TOINETTE. – Mon Dieu tout doux, vous allez d’abord aux invectives. Est-ce que nous ne pouvons pas raisonner ensemble sans nous emporter ? Là, parlons de sang-froid. Quelle est votre raison, s’il vous plaît, pour un tel mariage ? »

Retraite prudente, invitation à l’Adulte d’Argan. Pour cet adulte, l’affaire est simple, il est malade, faire entrer un médecin dans la maison est de bonne gestion. « Ma raison est, que me voyant infirme, et malade comme je suis, je veux me faire un gendre, et des alliés médecins, afin de m’appuyer de bons secours contre ma maladie, d’avoir dans ma famille les sources des remèdes qui me sont nécessaires, et d’être à même des consultations, et des ordonnances. »

Voici un Scénario de Vie. Bien ancré, il vient de loin, de la petite enfance dit-on. C’est un plan robuste, autant qu’inconscient, construit au fil d’injonctions et permissions accumulées depuis l’âge le plus tendre. Il se traduit en un programme, ou mode d’emploi comportemental élaboré très tôt. La première question, bien sûr reste de savoir si ce programme permettra la réussite du plan. En une seconde question, le drame de la comédie, on pourra s’interroger sur la pertinence du plan… La santé du petit Argan était-elle l’objet d’une sollicitude excessive ? Dans le cas d’espèce, pour que ce scénario reste gagnant, il faut asservir la maisonnée. L’affaire est bien engagée.

Pourtant Toinette poursuit sa chance, puisque nous revoilà apparemment entre adultes.

« TOINETTE. – Hé bien, voilà dire une raison, et il y a plaisir à se répondre doucement les uns aux autres. Mais, Monsieur, mettez la main à la conscience. Est-ce que vous êtes malade ? »

C’était frapper au cœur du scénario et réveiller le parent normatif incompris autant qu’exaspéré, plus +- que jamais (Personne ne vaut rien, sauf moi).

ARGAN. – Comment, coquine, si je suis malade ? si je suis malade, impudente ?

TOINETTE. – Hé bien oui, Monsieur, vous êtes malade, n’ayons point de querelle là-dessus. Oui, vous êtes fort malade, j’en demeure d’accord, et plus malade que vous ne pensez ; voilà qui est fait. Mais votre fille doit épouser un mari pour elle ; et n’étant point malade, il n’est pas nécessaire de lui donner un médecin. »

C’était aller un peu vite, voilà Toinette à nouveau en retraite derrière le masque de l’enfant adapté pour mieux négocier. Et Argan en parent normatif superbe :

« ARGAN.- C’est pour moi que je lui donne ce médecin ; et une fille de bon naturel doit être ravie d’épouser ce qui est utile à la santé de son père. »

Toinette propose encore de raisonner. Toujours adulte, la voilà consultante :

« TOINETTE. – Ma foi, Monsieur, voulez-vous qu’en amie je vous donne un conseil ?

ARGAN. – Quel est-il ce conseil ?

TOINETTE. – De ne point songer à ce mariage-là.

ARGAN. – Hé la raison ?

TOINETTE. – La raison, c’est que votre fille n’y consentira point. »

« ARGAN.- J’en ai affaire, moi, outre que le parti est plus avantageux qu’on ne pense ; Monsieur Diafoirus n’a que ce fils-là pour tout héritier ; et de plus Monsieur Purgon, qui n’a ni femme, ni enfants, lui donne tout son bien, en faveur de ce mariage ; et Monsieur Purgon est un homme qui a huit mille bonnes livres de rente. »

Peu importe le destin de sa fille. La raison supérieure de l’entreprise est double, ce mariage n’est qu’avantage : s’attacher définitivement les soins d’un médecin, sans compter, au-delà d’économies substantielles, l’entrée du pactole de la médecine dans la maison. De la bonne gestion donc, le dirigeant protégé, la maison enrichie.

Passons la suite du comité de gestion, à l’issu sportive après un incursion de Toinette dans l’état de parent normatif :

TOINETTE. – Quand un maître ne songe pas à ce qu’il fait, une servante bien sensée est en droit de le redresser.

ARGAN court après Toinette. – Ah ! insolente, il faut que je t’assomme. »

Argan sort épuisé de la réunion. « Ah ! ah ! je n’en puis plus. Voilà pour me faire mourir. »

Béline, seconde femme, présumée tendre épouse, arrive à point pour le réconforter. Ce sera avec profit. Elle transforme magistralement Argan persécuteur de son entourage en victime, et le bon sens, incarné par Toinette, en persécuteur :

« ARGAN. – Venez-vous-en ici à mon secours.

BÉLINE. – Qu’est-ce que c’est donc qu’il y a, mon petit fils ?

(…)

ARGAN. – Votre coquine de Toinette est devenue plus insolente que jamais. »[1]

Nous entrons dans un Triangle Dramatique, un subtil jeu psychologique. La victime, se sentant persécutée à tort ou à raison, s’installe dans un état d’enfant et s’en remet à un apparent chevalier blanc, le sauveur, celui-ci en état de parent.

Voilà une victime qui appelle son sauveur en termes clairs ! et elle se plaint :

« ARGAN. – Elle a contrecarré une heure durant les choses que je veux faire.

BÉLINE. – Là, là, tout doux.

ARGAN. – Et a eu l’effronterie de me dire que je ne suis point malade.

BÉLINE. – C’est une impertinente. »

Béline joue sans difficulté avec la docilité de la victime. Mais la victime voudrait-elle que le persécuteur soit éliminé ? Surtout non, sans persécuteur, plus de sauveur. Béline va donc aussi sauver le persécuteur :

« ARGAN. – Et il y a je ne sais combien que je vous dis de me la chasser.

BÉLINE. – Mon Dieu, mon fils, il n’y a point de serviteurs, et de servantes qui n’aient leurs défauts. On est contraint parfois de souffrir leurs mauvaises qualités, à cause des bonnes. Celle-ci est adroite, soigneuse, diligente, et surtout fidèle ; et vous savez qu’il faut maintenant de grandes précautions pour les gens que l’on prend. Holà, Toinette.

TOINETTE. – Madame.

BÉLINE. – Pourquoi donc est-ce que vous mettez mon mari en colère ?

TOINETTE, d’un ton doucereux. – Moi, Madame, hélas ! Je ne sais pas ce que vous me voulez dire, et je ne songe qu’à complaire à Monsieur en toutes choses. »

Entre sauveur et persécuteur complices, la victime peut se laisser bercer :

« ARGAN. – Ah ! mamour, vous la croyez ; c’est une scélérate. Elle m’a dit cent insolences.

BÉLINE. – Hé bien je vous crois, mon ami. Là, remettez-vous. Écoutez, Toinette, si vous fâchez jamais mon mari, je vous mettrai dehors. Çà, donnez-moi son manteau fourré, et des oreillers, que je l’accommode dans sa chaise. Vous voilà je ne sais comment. Enfoncez bien votre bonnet jusque sur vos oreilles ; il n’y a rien qui enrhume tant, que de prendre l’air par les oreilles.

ARGAN. – Ah ! mamie, que je vous suis obligé de tous les soins que vous prenez de moi. »

Voilà un triangle dramatique solidement installé, et un dirigeant en position de dépendance, non plus seulement de ses affects, mais aussi d’un proche habile. Position de Vie et Triangle Dramatique se répondent parfaitement. Béline saura en user.

[1] Acte 1, scène 6

Bérold COSTA DE BEAUREGARD