Lugh & Co Réflexions | 12 décembre 2018

[Article] Charlot et l’océan bleu

Le titre de l’un de ses films ?

Dans leur ouvrage « Stratégie Océan bleu », Chan Kim et Renée Mauborgne, nous éclairent sur ce concept qu’ils définissent comme étant un lieu où se développe des activités libres de toutes activités concurrentielles à l’inverse des océans rouges dans lequel tous les mouvements d’un marché sont connus et les opportunités de croissance réduites soumises à une intensité compétitive forte.

Quel rapport avec le personnage de Charlot ?

Après une carrière de près de dix ans au théâtre en Angleterre, Charlie Chaplin fait ses débuts aux États-Unis à l’âge de 24 ans. Il rejoint le studio Keystone, dirigé par Mark Sennet, mais très vite, insatisfait des rôles qui lui sont confiés, il décide de créer son propre personnage en 1914 sur une #intuition qu’il dévoile dans son autobiographie :

Je voulais que tout soit une contradiction : le pantalon ample, la veste étriquée, le chapeau étroit et les chaussures larges… J’ai ajouté une petite moustache qui, selon moi, me vieillirait sans affecter mon expression. Je n’avais aucune idée du personnage mais dès que je fus habillé, les vêtements et le maquillage me firent sentir qui il était. J’ai commencé à le connaître et quand je suis entré sur le plateau, il était entièrement né.

Qu’un artiste puisse créer son propre univers décalé ne pouvait qu’intéresser Lugh & Co. En effet, pendant plus de vingt ans, Chaplin construit l’universalité de son personnage en dépit de la concurrence du cinéma parlant et parvint également à modifier les règles de sa profession protégeant ainsi sa propre capacité créative et entrepreneuriale.

L’universalité du personnage

Le cinéma muet accorde une place prépondérante à un jeu d’acteur fondé sur le mime dont les expressions faciales et corporelles, le rendent compréhensible de tous. Au travers de son personnage, la force de Chaplin repose sur sa capacité à générer des émotions accessibles à un public universel sans segmentation géographique ou d’âge mêlant rires et larmes. Son style suggère une expression différente des saynètes du cinéma hollywoodien de l’époque qui reposent principalement sur une mécanique comique simpliste.

Il devient alors son propre réalisateur, utilisant l’intelligence collective de tous les acteurs participants afin de trouver les meilleurs effets au pied levé. L’univers de Charlot est désormais parfaitement identifiable par son personnage et par la construction soignée de ses histoires, il évolue déjà dans les prémices de son océan bleu.

A partir de cette période, son exigence artistique l’amène à développer son avantage concurrentiel en enrichissant la dimension de son personnage pour le rendre plus doux et romantique. Dans le même temps, il s’attache à soigner la construction de ses films en en ralentissant le tempo et en élargissant leurs thèmes.Ce qui lui permet, quatre ans après ses débuts, de devenir la première star internationale du cinéma.

Du « Le Vagabond » à la sortie de « le Cirque » cette stratégie s’avère payante comme le démontre entre autres les grands succès du « Kid », « d’Une vie de chien » ou de la « Ruée vers l’Or ». L’arrivée de la parole dès le milieu des années vingt impacte le cinéma et met à mal son océan bleu.

Chaplin est méfiant vis-à-vis de cette nouvelle technologie, conscient qu’elle ni adaptée à son personnage ni au style dans lequel il excelle.

J’étais résolu à continuer la réalisation de films muets… J’étais un mime et dans ce registre j’étais unique et, sans fausse modestie, un maître.

Malgré l’engouement du public pour les films parlants, il décide pourtant de garder l’authenticité initiale de sa démarche. Sa sagacité s’avère exacte, il sort, à cette période, deux grands chefs d’œuvres « Les Lumières de la ville » et « Les Temps modernes » imposant sa vision par la force de sa marque.

Un critique résume cette puissance de résonance :

Personne d’autre que Charlie Chaplin n’aurait pu le faire. Il est le seul à avoir ce quelque chose d’étrange appelé « attrait de l’audience » en quantité suffisante pour défier le penchant populaire pour les films qui parlent.

Charlot disparaîtra des écrans mais jamais son personnage n’aura été altéré préservant ainsi son originalité et sa dimension unique dans l’histoire du cinéma. Chaplin poursuivra sa carrière cinématographique mais sans, pour autant, atteindre les mêmes sommets.

L’entrepreneur créatif

Chaplin évoquait rarement ses techniques, les révéler, s’apparentait pour lui à un magicien expliquant ses tours. Il reconnaît, toutefois, une puissance d’observation léguée par sa mère :

C’est grâce à elle que j’ai appris non seulement à exprimer des émotions avec mes mains et mon visage mais également à observer et à étudier les gens.

Ses premières années lui permirent d’assimiler le mime, les différents styles comiques et les contraintes de la réalisation. L’agilité est une constante de son art. Chaplin ne commençait jamais un tournage avec un scénario achevé. Il n’avait qu’une vague idée de départ et faisait ensuite réaliser les décors et travaillait avec les autres acteurs pour improviser des effets comiques tout en affinant le scénario tout au long de la production.

Alors que les idées étaient acceptées ou rejetées, une structure narrative émergeait et Chaplin était souvent obligé de retourner des scènes qui pouvaient aller à l’encontre de l’histoire. Tous ses films portent la marque de cette intelligence collective qui implique des modifications constantes jusqu’à atteindre leur forme finale.

En réalisant des films de cette manière, Chaplin avait besoin de plus de temps que tout autre réalisateur de l’époque. S’il était à court d’idées, il s’éloignait du studio pendant plusieurs jours, tout en maintenant ses équipes prêtes dès que l’inspiration reviendrait. La réalisation était également ralentie par son perfectionnisme.

Le nombre de prises de vues était ainsi souvent excessif ; par exemple chaque prise terminée pour « Le Kid »en avait nécessité 53, tandis que pour réaliser les 20 minutes de « L’Émigrant », il utilisa plus de 12 000 m de pellicule, une longueur suffisante pour faire un long-métrage.

A l’évidence, ce processus créatif nécessitait des moyens financiers hors du commun. Chaplin comprit vite que la maîtrise de son océan bleu dépendait de sa capacité à le financer. Engagé par la First National, il obtint, outre un contrat substantiel, la construction de son propre studio.

Son principal objectif était d’avoir une plus large indépendance ; son frère Sydney, devenu son agent artistique, déclara à la presse que :

Chaplin doit être autorisé à avoir tout le temps et l’argent nécessaire pour produire les films à sa manière… C’est la qualité, non la quantité, que nous voulons.

Il décida de s’établir sur un terrain de 20 200 mprès de Sunset Boulevard avec les meilleures installations et équipements disponibles. Le studio fut inauguré en janvier 1918 et Chaplin disposa ainsi de la liberté la plus large possible pour la réalisation de ses films.

Toutefois, accorder la distribution de ses films à la bonne volonté des maisons de production lui devenait insupportable ce qui l’amena à franchir un nouveau cap : fonder une nouvelle société de distribution avec ses collègues Douglas Fairbanks, Mary Pickford et D.W. Griffith. La création d’United Artists en janvier 1919 fut une révolution pour l’industrie cinématographique : les quatre fondateurs pouvaient personnellement financer leurs œuvres et en avoir le contrôle total.

La double maîtrise de sa propre production et de son financement sont les caractéristiques qui ont permis à la marque « Charlot » de s’épanouir au gré des projets de son créateur.

Diriger est un art, Chaplin aura produit plus de 80 films conciliant originalité, créativité et exigence dans une démarche entrepreneuriale au service de sa marque ; n’est-ce pas le rêve de tout dirigeant de l’accomplir pour son entreprise ?

Durant 20 ans, il sut naviguer dans un océan bleu, par son enthousiasme, sa sagacité et sa capacité à entrer en résonance avec son public, ce qui permit au critique Andrew Sarris d’écrire en 1998 que Chaplin est :

Sans doute le plus grand artiste que le cinéma ait créé, certainement son interprète le plus extraordinaire et probablement encore son icône la plus universelle.

De cette trajectoire remarquable, tout dirigeant doit pouvoir tirer des leçons sur ses capacités à créer des océans bleus pour nourrir ses réflexions et se projeter avec ses équipes dans le futur afin de créer leurs propres chefs-d’œuvre.

Philippe SANTINI