Lugh & Co Opinions | 17 juillet 2020

[Article – épisode #3] James Bond et son rapport à l’humain : quelles inspirations pour le dirigeant ?

Dans les deux premiers volets, nous avons analysé la relation de James Bond avec ses collaborateurs, son comportement dans l’action et ses concurrents, il nous reste à comprendre son rapport à l’humain.

Pour davantage apprécier l’analyse exposée dans cet article, découvrez ce glossaire de la saga James Bond

La gestion des faiblesses

L’agent 007 est loin d’être parfait et doit compter avec ses faiblesses. Elles sont bien connues : les femmes, l’alcool, le jeu, le tabac.

Ce n’est pas un hasard, si pour sa première apparition dans la saga, James Bond est dans un cercle de jeu (les Ambassadeurs), joue au chemin de fer [1] contre Sylvia Trench, qu’il séduit et auprès de laquelle il se présente comme « Bond, James Bond », en allumant une cigarette.

De toutes ces faiblesses, son goût pour la séduction est le plus dangereux et constitue l’une des causes de ses échecs, dans la première partie de la mission. Par exemple, dans le pré-générique de L’espion qui m’aimait, il est en compagnie d’une femme dans un chalet qui prévient de son départ le commando d’agents russes venu le tuer. Il ne doit son salut qu’à un saut exceptionnel en parachute à l’effigie de l’Union Jack.

Une fois le piège identifié, l’agent ne parvient pas toujours à bien gérer la situation, il n’excelle pas dans le double-jeu. Dans GoldenEye, il a identifié Xenia Onatopp [2], comme ennemie et tueuse, mais cela ne l’empêchera pas de succomber à son charme en prenant le risque de mourir. Il renversera la situation après un combat épique.

La séduction constitue, cependant, aussi l’une de ses armes. Par exemple, dans Dangereusement vôtre, il séduit Pola Ivanova [3], agent secret russe, et arrive ainsi à intercepter la cassette audio sur laquelle elle a enregistré une conversation de Zorin avec son responsable pétrolier.

Sa passion du jeu [4], lui permet aussi de rentrer en contact avec l’ennemi. Il prend ainsi du plaisir à l’affronter et à le tenir en échec, quitte à créer une situation plus tendue que nécessaire. Dans Opération Tonnerre, il affronte Largo, et se dévoile ; au début de Casino Royale, il humilie Dimitrios en lui gagnant au poker sa voiture, avant de séduire sa femme, Solange. A noter que cette passion est utilisée par sa hiérarchie pour la mission dans Casino Royale.

L’alcool n’est, au départ, jamais un problème pour l’agent mais le devient avec Daniel Craig lorsqu’il n’est plus en activité (Skyfall), sinon il est plutôt un stimulus. A plusieurs reprises, il reconnait ses faiblesses auprès de M (Goldfinger, Opération Tonnerre, Meurs un autre jour, Skyfall), mais, contrairement à ce qu’il pense, il ne lui est pas aisé de les gérer.

Les scènes où James Bond est en difficulté à cause de ses faiblesses, nous rappellent qu’il est nécessaire de bien se connaître et de nous méfier de nous. Il nous faut accepter nos émotions, sans les laisser nous dominer et nous affaiblir et essayer de les retourner à notre avantage.

Cependant, ce sont ses faiblesses qui rendent 007 humain. Elles nous rassurent sur le fait qu’il n’est pas nécessaire d’être un super-héros avec des supers-pouvoirs pour vaincre. Dans les derniers opus interprétés par Daniel Craig, les états d’âme d’humain vulnérable, sont davantage mis en exergue, défendant le message que l’homme gagne, y compris dans le monde actuel ultra-sophistiqué et déshumanisé, grâce ou malgré sa condition.

Se détendre

Toutes les scènes finales sont identiques [5] : James profite du repos du guerrier avec celle qui l’a aidé à sauver le monde en éliminant l’ennemi [6].

Mais, James sait aussi saisir les occasions en cours de mission pour se détendre. Et pas toujours avec une finalité de collecte d’informations ou de retournement d’ennemi comme vu précédemment.

Au début de Goldfinger, il séduit Jill Masterson qu’il a rencontrée sur le balcon de la suite d’Auric Goldfinger où elle aide ce dernier à tricher au gin rami à l’aide de jumelles ; elle « l’estime », mais la soirée « caviar beluga – Dom Pérignon 53 » se terminera fatalement pour elle, morte étouffée recouverte intégralement de peinture dorée.

La détente, pour 007, c’est les plaisirs de la chair et de la table. Il est, à la fois, amateur et connaisseur. Il est capable de reconnaître l’origine d’un caviar et pas seulement son espèce [7], l’année de la récolte d’origine du sherry [8]. Il est précis sur ses goûts en champagne [9] et cognac [10] et, bien sûr, la préparation de son Vodka martini, « shaken not stirred ». Son côté hédoniste est moins mis en avant dans les derniers opus [11] avec un Bond qui boit pour oublier son mal-être et pas uniquement pour profiter des plaisirs de la vie.

Son ennemi est, lui aussi, souvent un amateur de grands vins et de mets, mais il ne donne jamais l’impression d’y prendre un plaisir physique, il s’agit surtout d’un plaisir d’ego, d’affirmation de sa supériorité. L’ennemi n’est jamais joyeux.

Ces moments et cette posture sont l’expression qu’il ne faut pas mettre de côté la convivialité dans le business et les relations professionnelles. Le business ne doit pas se limiter à des relations mécaniques entre organisations efficientes. Même si les relations doivent demeurer professionnelles, elles le sont entre êtres humains qui doivent le rester et s’apprécier.

Mais, James devient fragile et faillible quand ces relations ne sont pas uniquement ludiques dans un cadre professionnel et deviennent affectives : Tracy, dans Au service secret de Sa majesté, Vesper Lynd, dans Casino Royale, Madelaine Swann, dans Spectre. Il y aurait donc un risque à franchir le seuil de l’intimité dans le cadre du business.  

Comment interpréter l’évolution des scènes finales du James Bond de Daniel Craig qui ne sont plus dédiées au plaisir et la détente, même si elles demeurent des « happy end » ?

Les trois premiers films, présentent un James Bond toujours fidèle au poste malgré les difficultés rencontrées ; une posture qui parle au dirigeant. Le final de Spectre représente la retraite bien méritée en fin de carrière…

En conclusion, les raisons du succès de 007 sont :

  • Sa capacité à rester focalisé sur son objectif : l’identification de l’ennemi et de son dessein
  • Après des débuts solitaires infructueux, la constitution d’une équipe efficace, éventuellement réduite à son duo avec la James Bond girl
  • Sa faculté à saisir toutes les opportunités, en utilisant des gadgets qu’il n’hésite pas à détourner de leur fonction première tout en ayant aussi recours aux méthodes traditionnelles
  • Un ennemi trop convaincu de sa supériorité, qui néglige les détails et délègue une tâche essentielle à ses collaborateurs : l’élimination de 007
  • Sa capacité à déconnecter entre deux actions lors de ses missions
  • Sa recherche d’efficacité en restant concentré sur son seul objectif sans prendre des voies détournées et complexes

Les enseignements pour le dirigeant sont nombreux :

  • La définition d’un objectif [12]
  • La prise de conscience que la solitude est un danger majeur qui ne mène qu’à l’échec
  • La mise en place d’une équipe qui partage les mêmes valeurs, des talents complémentaires qui connaissent l’objectif et s’adaptent aux circonstances, à qui il délègue dans l’action tout en contrôlant ce qui est vital pour la réussite, et dont il reste attentif à la satisfaction des attentes [13]
  • Une connaissance précise du marché, en exploitant tous les moyens qui sont à sa disposition, notamment les collaborateurs de la concurrence qui pourraient ne pas être satisfaits de leur condition
  • L’adoption d’un côté opportuniste, innovant, réactif et imaginatif dans l‘action, en n’oubliant jamais l’objectif [14]
  • La prévalence de l’humain

Laurent FONNET

Pour consulter l’article original, cliquez ici

Notes explicatives

[1] Forme de baccara

[2]  Famke Janssen

[3] Fiona Fullerton

[4] La scène au casino, autour de la table de baccara ou de poker, dans les derniers opus, fait partie des codes

[5] Sauf avec Daniel Craig, ce qui est, peut-être, signifiant d’une époque plus triste, moins conviviale. Dans ces films, soit il réaffirme son engagement, soit il quitte le service…

[6] Sauf si les circonstances les en empêchent (au milieu de l’océan…)

[7] Beluga royal, nord de la Caspienne (Au service secret de Sa Majesté)

[8] Chez Sir Donald Munger : « un fin Solera peu commun, 51 … 1851, on ne peut s’y tromper » (Les diamants sont éternels)

[9] Dom Pérignon avec Sean Connery et Georges Lazenby, Bollinger depuis Roger Moore

[10] Chez le Colonel Smithers, Gouverneur de la Banque d’Angleterre, « un assemblage peu commun » (Goldfinger). Hennessy 5 étoiles « commandé » au saint-bernard qui l’accueille à la fin de la poursuite en bobsleigh contre Blofeld (Au service secret de Sa Majesté)

[11] Daniel Craig

[12] à ne pas confondre avec la stratégie. La stratégie définit l’approche pour atteindre l’objectif. James n’a pas vraiment de stratégie formalisée, il connaît les 1ères étapes à franchir puis il s’adapte dans le respect des valeurs et de son savoir-faire.

[13] L’équipe partage la même culture (valeurs + comportement) ce qui la rend adaptable à toute situation en restant cohérente

[14] C’est l’objectif qui est vital, pas le respect de la stratégie