Lugh & Co Featured Opinions | 8 octobre 2020

[Article – épisode #4] Le Malade Imaginaire et l’analyse transactionnelle : l’illustration de la magie du coaching

Dans le coaching, à certains moments décisifs, la fugacité de l’instant où soudainement une autre réalité, porteuse d’autres possibles, se révèle, étonne autant que la vigueur de l’élan surgi de la présence mutuelle. C’est donc bien à double titre que le moment définit un apex du coaching : bref moment dans le temps ; vigoureux moment du levier.

Ce double moment, fugace et renversant, tient d’une connivence partagée, dans une forme de communauté de pensée, comme entre frères communicant au-delà des mots. Fraternité donc.

Inconditionnelle puisque dans cet instant, les rapports sociaux et les intérêts sont oubliés.

Au terme d’une année de passionnants témoignages sur la pratique du coaching, nourrie aussi par une belle représentation du Malade Imaginaire, il est tentant de retrouver chez Molière une sorte de mémento des bonnes pratiques, dans un délicieux rapprochement du catalogue des techniques contemporaines à l’ancienne sagesse qui traverse la société des hommes.

A parcourir ses diverses comédies, on pourrait reprocher à Molière d’abuser des échecs du coaching et du consulting comme leviers du comique.

Le spectacle de valets et servantes s’employant par divers moyens à réconcilier leurs maîtres avec la réalité donne une réjouissante illustration de la position basse du coach dans le théâtre de Molière.

Molière n’est pas seul à affectionner la position basse. Dans ce siècle où, à Londres comme à Paris, le théâtre s’élève comme un grand médiateur entre l’élite et le commun, le serviteur tire vers le sensible des maîtres emportés dans l’idéal. Serviteurs dociles, admirant les vertus de l’élite chez Corneille ; serviteurs éperdus, spectateurs des drames héroïques de l’élite chez Racine ; serviteurs sensés, au contraste des excès de cette même élite chez Molière, tous installent le spectateur sur la scène, au cœur du drame ou de la farce, comme coachs d’archétypes éperdus.

Servantes et serviteurs alimentent le comique tandis qu’ils exposent progressivement l’inadéquation de la position de vie[1] du héros ou de son système de représentation[2] avec la société où il se trouve, et s’indignent des souffrances que le héros inflige à lui-même comme à son entourage.

D’autres personnages participent bien sûr. En particulier, dans les pièces où le héros se réinsère au final dans la société, il est frappant de constater comment à la pointe du drame, lors que toutes les issus sont fermées et le héros semble perdu, un parent, frère, beau-frère, épouse, etc. ou un partenaire montre l’ouverture où le héros, transformé par l’expérience, se glissera de retour dans l’harmonie sociale. Pour Argan, le Malade Imaginaire, ce sera son frère Béralde[3], pour Monsieur Jourdain ce sera madame ; Orgon, victime de tartuffe, sera éclairé par Cléante, son beau-frère, Harpagon pour son partenaire Anselme, Philaminte, femme savante, par son beau-frère Ariste, etc. Ce parent n’est ni autorité, ni victime, ni partie dans le drame. Ni père, mère, officier public ou ecclésiastique, il n’a l’autorité ni de l’âge, ni d’une institution. Fils, fille non plus, ou autre ayant droit, l’issu du drame n’affecte pas ses intérêts. Il semble presque surgi de nulle part ce frère ou beau-frère, tel un antique thérapeute de son ermitage, sa liberté est complète, ni autorité, ni intérêt, il peut parler d’égal à égal avec le héros. Familier autant que contemporain, il le comprend autant qu’il se fait comprendre.

Tous les héros de Molière ne trouvent pas ce parent amical, inquiet de leur destinée. Nul frère ou partenaire pour Don juan, mais un père soucieux de sa réputation, non plus pour Aleste, le Misanthrope, dont les amis sont aussi les concurrents dans les faveurs des belles de la société, ni pour Georges Dandin, dont l’épouse, victime, ne saurait l’aider. Nulle altérité ne se présente à eux, chacun conclut le drame dans la solitude d’un contrat renouvelé avec lui-même.

Don Juan, flamboyant entrepreneur, aussi capable de repousser les bornes des négociations les plus audacieuses, que vite indifférent à ses conquêtes, se voit isolé, malgré sa superbe défense de l’hypocrisie, et songe à se remettre en cause : « Oui, ma foi, il faut s’amender, encore vingt ou trente ans de cette vie-ci, et puis nous songerons à nous. »[4]. Songer à nous… il faudra s’intéresser à soi au-delà de l’ivresse de la volonté de puissance, mais plus tard, et non pas sous la pression : « Non, non, il ne sera pas dit, quoi qu’il arrive, que je sois capable de me repentir, allons, suis-moi. »[5] ordonne-t-il à Sganarelle terrorisé par son audace devant le commandeur, renouvelant aussi son contrat avec lui-même. Sa rencontre avec cet étrange commandeur qui a consacré sa vie à construire son mausolée, serait-elle la rencontre avec lui-même ? Toujours est-il que changer pour mieux s’insérer dans la société ne l’intéresse pas, jusque dans l’éternité selon Baudelaire :

« Mais le calme héros, courbé sur sa rapière, 
Regardait le sillage et ne daignait rien voir. »[6]
Alceste ne changera pas plus, bienveillant, mais inébranlable en ce qui le concerne, il préfère sortir d’une société qui ne s’aligne pas à ses vues : 

« Puissiez-vous, pour goûter de vrais contentements, 
L’un pour l’autre, à jamais, garder ces sentiments,
Trahi de toutes parts, accablé d’injustices, 
Je vais sortir d’un gouffre où triomphent les vices ;

Et chercher sur la terre, un endroit écarté,
Où d’être homme d’honneur, on ait la liberté. »[7]

Quant au malheureux George Dandin, plutôt la mort sans attendre : « Ah ! je le quitte maintenant, et je n’y vois plus de remède, lorsqu’on a comme moi épousé une méchante femme, le meilleur parti qu’on puisse prendre, c’est de s’aller jeter dans l’eau la tête la première. »[8]

Comme si Molière avait lu François Roustang : « Sa maladie – ce dont il prétend devoir être délivré – serait donc celle de ce système où du rôle qui lui est attribué ou qu’il s’attribue dans ce système. En conséquence, la thérapie n’aurait d’autre fin qu’une modification rationnelle en vue de créer un nouveau rôle dans un système plus complexe et plus étendu (…) la relation du client et du thérapeute est le laboratoire où les relations réelles et possibles de celui qui se prête à l’expérience vont pouvoir être mise en acte et transformées ».[9] Frère thérapeute, intervenant à propos, capable de faire rejouer les « relations réelles et possibles » ici, absence de frère là. Le drame se conclut avec une nouvelle perspective dans la société elle-même en mouvement ou dans l’éternité dans l’instant indéfiniment étiré du seul contrat avec soi-même, hors de toute société.

[1] « Ces expériences vécues, d’amour, de travail, de jeu ou de souffrance, sont donc très diversement colorées en fonction du sentiment qu’a chacun de sa propre valeur et de la valeur de ceux qui y sont engagés avant lui. Ce sentiment définit ce que l’A.T. appelle les positions de vie ». Gysa Jaoui, Le triple moi, Robert Laffont, 2015, p. 159. Élément comique complémentaire, les héros de Molière n’ont aucun doute sur leur valeur…

[2] « Le système de représentation principal d’un individu est celui dans lequel il fait preuve de la plus grande finesse de perception et qu’il utilise le plus souvent.  (…) dès que ce système est identifié, il peut servir de premier canal pour communiquer avec la personne ». Alain Cayrol, Josiane de Saint Paul, Derrière la magie, InterEditions, 2010, p. 34. Autre levier comique de Molière bien sûr !

[3] Sans relation avec l’auteur de ces lignes

[4] Acte 4, scène 7

[5] Acte 5, Scène 5

[6] Don Juan , Baux Enfers, les Fleurs du mal, Bibliothèque de la Pléiade, 2010, « Baudelaire, Œuvres Complètes », tome 1, p. 867

[7] Acte 5, scène 4

[8] Acte 3, scène 8

[9] François Roustang, Influence, p. 163, Les Éditions de Minuit, 1990/2011

Bérold COSTA DE BEAUREGARD