Lugh & Co Opinions | 17 septembre 2020

[Article – épisode #1] Le Malade Imaginaire et l’analyse transactionnelle : les concepts « Etat du moi », « jeu », « position de vie »

A parcourir ses diverses comédies, on pourrait reprocher à Molière d’abuser de situation d’échecs de coaching comme leviers du comique. A contrario, on pourra le remercier de nous permettre d’en parler avec légèreté.

Prenons le Malade Imaginaire. Un mot sur l’affaire : Argan, prospère bourgeois, est convaincu d’être malade et se confie sans retenue à la médecine de son temps. Choyé, apparemment, par sa seconde femme Béline, son bonheur serait parfait s’il pouvait marier sa fille aînée, Angélique, à Thomas Diafoirus, le fils de son médecin. Mais voilà, Angélique a ses propres idées sur le mari idéal, en la personne de l’habile Léandre. De son côté, Béline, plus intéressée par le magot que par l’époux, manœuvre pour faire envoyer Angélique au couvent et d’Argan bientôt épuisé par ses purges à répétition. Toinette sa servante et Béralde[1] son frère, coachs avant l’heure, rivalisent pour aider Argan à rester maître de lui-même et de sa maison.

La première scène nous introduit dans les pensées de ce chef de l’entreprise qu’était alors toute maison bourgeoise. Madré, notre entrepreneur est plongé dans sa comptabilité fournisseur. Certes purges et lavements le soulagent, abondamment, mais encore faut-il respecter son jugement commercial. Les factures sont excessives. Mais la dépendance au lavement est installée. Vingt le mois précédent, douze seulement ce mois-ci, cela lui suffit à comprendre sa petite baisse de forme « Si bien donc que ce mois j’ai pris une, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, neuf, dix, onze et douze lavements ; et l’autre mois il y avait douze médecines et vingt lavements. Je ne m’étonne pas si je ne me porte pas si bien ».

Mais aussi, cette maladie, quel merveilleux moyen de laisser le flux de ses affects déborder du canal de ses responsabilités, inonder la maisonnée de ses caprices et remugles, d’asservir son entourage au moindre de ses désirs « Allons, qu’on m’ôte tout ceci. Il n’y a personne : j’ai beau dire, on me laisse toujours seul ; il n’y a pas moyen de les arrêter ici. (…) Drelin, drelin, drelin. » Que le sphincter de chacun règle alors le cours du bien-être allait de soi (comment allez-vous ?), mais que celui d’Argan étende son empire dans de telles proportions transcende joyeusement l’inconfort du temps.

Eric Berne, fondateur de l’Analyse Transactionnelle, se serait réjoui de rencontrer un tel patient.

Dans sa recherche, il s’est intéressé à ce que les parasites dans la communication entre deux personnes révèlent de leur état psychologique, « État du Moi ». Il parlait de transactions à double fond : le message apparent, social, et le message latent, psychologique, révélateur de l’état de la personne.

Schématiquement il arrive à chacun d’entre nous de se comporter en « Parent », transmettant les valeurs, règles ou jugements qu’il a retenu de la vie. Ce peut être en mode Protecteur, nourricier, encourageant, ou en mode Normatif, critique, persécuteur, voire ambigu sauveur comme nous le verrons plus tard. Ce « Parent » essaie d’exercer dans tous les cas une forme de pouvoir, appropriée ou non. Il trouvera à qui parler chez l’ »Enfant », proche de ses émotions et sensations, en mode Adapté ou soumis, influençable, ou en mode Libre ou naturel, créatif, indépendant, spontané. Nous allons admirer Argan dans sa capacité à se comporter successivement en Parent et en Enfant, le plus naturellement du monde.

Heureusement dans la vie sociale il nous arrive d’être tout simplement « Adulte », habité par « l’état du moi, dans lequel la personne examine objectivement son environnement, en calcule les possibilités et probabilités sur la base de l’expérience passée »[2], selon les propres mots de Berne. Valeurs et émotions subsistent bien sûr en arrière-plan, mais sans prendre le pas sur l’observation et la réflexion. Ce qui nous permet d’introduire Toinette, la servante.

Tous en effet ne supportent pas que la savante incontinence du sphincter directorial, écluse irresponsable, affole le courant ordinaire des affaires de la maison et détruise le cours des activités de chacun. Toinette, la première.

La voilà appelée. Elle arrive décidée à une première tentative de coaching du patron. Ce sera donc l’Analyse Transactionnelle.

Elle est attendue comme Enfant Adapté d’un Parent Normatif :

ARGAN, (…) Toinette. Drelin, drelin, drelin. Tout comme si je ne sonnais point. Chienne, coquine, drelin, drelin, drelin ; j’enrage.

Toinette, ici habile clinicienne, introduit un élément de Jeu Psychologique, dans l’espoir de déstabiliser son illustre patient en construisant une transaction à double fond, composée d’un appât accompagné d’un message caché, qui pourrait se lire ici « respectez-moi » :

TOINETTE, faisant semblant de s’être cogné la tête. – Diantre soit fait de votre impatience, vous pressez si fort les personnes, que je me suis donné un grand coup de la tête contre la carne d’un volet.

Jeu Psychologique : échange entre deux personnes où, sous couvert de propos apparemment anodins, l’un ou l’autre cherche à faire passer un message sous-jacent, bien précis (transaction à double fond).

« ARGAN, en colère. – Ah ! traîtresse…

Compris, le message caché pourrait conduire à l’ouverture d’une conversation d’adultes. Échec bien sûr. Eric Berne nous aurait prévenus : autant une communication entre Adultes, entre Enfants ou entre Parent et Enfant est stable parce qu’elle s’adresse à « l’état du moi » de l’interlocuteur (transactions complémentaires), autant une communication entre Parents, entre Adulte et Parent, entre Enfant et Parent ou entre Parents est instable, parce qu’elle ne s’adresse pas à l’état du moi de l’interlocuteur (transaction croisée). Elle peut se déplacer vers une communication stable (la tentative de Toinette, appelant Argan à un échange d’adultes) ou dégénérer, avec une charge émotionnelle croissante, comme ici. Comédie oblige, Argan n’entend pas plus que Toinette n’est émue par les imprécations d’Argan :

TOINETTE, pour l’interrompre et l’empêcher de crier, se plaint toujours, en disant. – Ha !

ARGAN. – Il y a…

TOINETTE. – Ha !

ARGAN. – Il y a une heure…

TOINETTE. – Ha !

ARGAN. – Tu m’as laissé…

TOINETTE. – Ha ! »

Le Parent Normatif s’exaspère « tais-toi, coquine que je te querelle ». En termes de Position de Vie, Argan se sent renforcé dans son rôle de Parent Normatif. Il est d’ailleurs l’homme important, comme tout dans son statut semble le lui confirmer et comme il ne va pas tarder à le faire sentir à sa fille. Pour autant, se sentant mal compris, mal servi, le voici en position + – : « Personne ne vaut rien, sauf moi » dirait Gysa Jaoui[3].

Les positions de vie sont issues du besoin qu’on a de se positionner, nous et notre valeur, par rapport aux autres et au monde. Elles tiennent en deux composantes :

  • la perception que j’ai de ma propre valeur (valeur positive classiquement symbolisée par « OK+ » ; valeur négative « OK -« ).
  • celle que j’ai de la valeur du monde et des autres, et qui s’exprime également sous la forme d’ « OK+ » ou « OK -« .

La qualité d’une relation dépend évidemment de la position de chacun.

Toinette, en adulte objectif, reste stable et inébranlable. « Si vous avez le plaisir de quereller, il faut bien que, de mon côté, j’aie le plaisir de pleurer : chacun le sien, ce n’est pas trop ».

Toinette, imperturbable Adulte, ressort indemne malgré son audace. Cet état du moi a du mérite. On la sent d’ailleurs en solide position + + : « Je suis quelqu’un de bien et les autres (…) sont des gens bien ». Ce qui lui vaut d’éviter les pièges du Parent envahissant :

« ARGAN. – Allons, il faut en passer par là. Ôte-moi ceci, coquine, ôte-moi ceci. (Argan se lève de sa chaise.) Mon lavement d’aujourd’hui a-t-il bien opéré ?

TOINETTE. – Votre lavement ?

ARGAN. – Oui. Ai-je bien fait de la bile ?

TOINETTE. – Ma foi je ne me mêle point de ces affaires-là, c’est à Monsieur Fleurant à y mettre le nez, puisqu’il en a le profit. »

L’adulte échappe au jeu du parent. Le Parent Normatif contre-attaque dans une nouvelle demande, « qu’on ait soin de me tenir un bouillon prêt… »

Sans se démonter, Toinette tente un raisonnement entre adultes :

« TOINETTE. – Ce Monsieur Fleurant-là, et ce Monsieur Purgon s’égayent bien sur votre corps ; ils ont en vous une bonne vache à lait ; et je voudrais bien leur demander quel mal vous avez, pour vous faire tant de remèdes. »

Pour se faire répondre :

« ARGAN. – Taisez-vous, ignorante, »

Vigoureuse, mais infructueuse, la première session de coaching a tourné court. Malgré une position sociale inférieure, Toinette reste indemne, tandis qu’Argan emporté par ses affects ne saisit aucun des messages qui lui sont adressés.

Notes complémentaires

[1] Sans rapport avec l’auteur de ces lignes

[2] Eric Berne, What do you say after you say hello, p 30-31

[3] Gysa Jaoui, Le triple moi, Robert Laffont, 2015, p. 159.