L’éthique du pouvoir : ce que diriger engage vraiment

Partager cet article
Temps de lecture : 4 minutes

On parle beaucoup de leadership, de vision, de posture, de capacité à décider dans l’incertitude. Mais une question reste plus rarement posée : au nom de quoi décide-t-on ?

Car diriger n’est pas choisir entre plusieurs options. C’est décider d’ouvrir un budget ici plutôt que là. De maintenir une activité ou d’y mettre fin. De promouvoir une personne, d’en écarter une autre. De faire peser un effort sur certains plutôt que sur d’autres.

Lorsqu’une entreprise traverse une période de tension, un même arbitrage peut préserver la trésorerie tout en fragilisant une équipe, sécuriser l’avenir tout en créant une injustice perçue dans le présent.

Diriger, c’est toujours engager quelque chose qui dépassera celui qui décide.

Diriger, c’est produire des conséquences

Une décision de dirigeant n’est jamais neutre.

Elle redistribue des ressources, des trajectoires, des opportunités et des risques. Elle peut accélérer une carrière, fragiliser une équipe, déplacer une charge.

Rendre visible un projet… ou en condamner un autre dans le silence.

Des décisions parfaitement rationnelles sur le plan économique peuvent produire des effets durables sur la confiance, l’engagement ou la coopération entre équipes.

C’est en cela que le pouvoir n’est pas seulement une fonction. Il est une capacité d’action sur le réel.

Diriger, ce n’est donc pas uniquement piloter des indicateurs. C’est produire des conséquences que d’autres devront vivre.

Le pouvoir transforme celui qui l’exerce

Le point le plus inconfortable est peut-être là. Le pouvoir ne révèle pas seulement une personnalité. Il la transforme.

Les travaux sur le pouvoir montrent qu’il peut renforcer la prise de risque, réduire l’écoute, accentuer l’illusion de contrôle ou installer une forme de distance avec ceux qui subissent les décisions.

Plus la responsabilité augmente, plus les remontées d’information deviennent filtrées. Les désaccords se font plus rares. Non parce qu’ils disparaissent, mais parce qu’ils s’expriment moins facilement.

Ces effets ne relèvent pas seulement de défauts individuels. Ils sont structurels.

Le pouvoir expose à des angles morts. Il peut même fabriquer les conditions de ses propres dérives.

C’est pourquoi l’éthique du pouvoir commence par une lucidité simple : celui qui décide n’est jamais totalement extérieur à la position qu’il occupe.

Décider, c’est arbitrer entre des incompatibles

Dans les organisations, les décisions importantes ne sont pas de simples optimisations.

Elles supposent d’arbitrer entre des exigences rarement conciliables :

  • Court terme et temps long,
  • Performance et soutenabilité, 
  • Efficacité et équité,
  • Transparence et protection,
  • Rapidité d’exécution et cohésion collective.

Le plus difficile n’est pas toujours de décider. C’est de reconnaître ce que la décision coûte.

Reporter un investissement peut protéger la rentabilité immédiate mais retarder une transformation nécessaire. Maintenir une activité peut préserver des emplois aujourd’hui, tout en fragilisant l’entreprise demain.

Car toute décision sérieuse sacrifie quelque chose : du temps, de l’argent, de la stabilité, de la reconnaissance, parfois de la confiance.

Il n’existe pas toujours de bonne solution. Il existe des choix à assumer.

L’éthique du pouvoir n’est pas une valeur, c’est une pratique

On associe souvent l’éthique à des principes. Mais dans l’exercice du pouvoir, elle relève d’abord d’une discipline.

Elle consiste à rendre explicites les contraintes, à reconnaître les incertitudes, à éviter les récits trop simples, à dire ce qui est privilégié et ce qui ne l’est pas.

Elle oblige aussi à regarder les effets non intentionnels des décisions. Un dirigeant peut toujours expliquer pourquoi il a choisi. La question éthique est plus exigeante : a-t-il aussi regardé ce que son choix faisait perdre ?

A-t-il pris le temps d’identifier ceux qui supporteront l’essentiel de l’effort ou des conséquences ?

L’éthique n’est donc pas ce que l’on proclame. C’est ce que l’on accepte de voir, d’expliciter et de porter.

Le paradoxe central du pouvoir

Le pouvoir exige précisément ce qu’il rend plus difficile.

Il exige de l’écoute, alors qu’il isole. Il exige de la lucidité, alors qu’il renforce les biais. Il exige de la prudence, alors qu’il favorise parfois la désinhibition. Il exige de la responsabilité, alors qu’il offre de nombreux moyens de s’en protéger.

L’éthique du pouvoir consiste donc à lutter contre les effets du pouvoir lui-même.

Cela suppose d’organiser et d’encourager la contradiction, d’accepter les alertes qui dérangent et de créer des espaces où le désaccord peut s’exprimer sans risque excessif.

Non par défiance à l’égard des dirigeants. Mais parce que diriger expose.

Ce qui distingue les dirigeants qui durent

Les dirigeants les plus solides ne sont pas ceux qui prétendent maîtriser parfaitement la situation.

Ce sont ceux qui savent organiser la contradiction, entendre les signaux faibles, ralentir avant de trancher lorsque la décision l’exige, et rendre leurs choix intelligibles.

Ils ne délèguent pas leur responsabilité à un indicateur, à une procédure ou à un modèle. Ils s’en servent, mais ils ne s’y cachent pas.

Ils savent qu’une décision peut être rationnelle et rester injuste dans ses effets. Qu’elle peut être efficace et pourtant destructrice si elle n’est pas expliquée. Qu’elle peut être nécessaire sans jamais devenir confortable.

Les meilleurs dirigeants ne cherchent pas seulement à prendre de bonnes décisions, mais les meilleures décisions possibles. Ils veulent donc comprendre comment leurs décisions seront vécues par ceux qui en supporteront les conséquences.

Dans un monde saturé de données, de normes et d’outils d’aide à la décision, cette distinction devient centrale.

Plus le pouvoir dispose de moyens puissants, plus il doit clarifier ce qui fonde son usage.

Conclusion : ce que diriger engage vraiment

L’éthique du pouvoir n’est pas un supplément moral. C’est une compétence stratégique.

Elle repose sur trois exigences :

  • Comprendre que toute décision transforme le réel,
  • Accepter que le pouvoir transforme celui qui l’exerce,
  • Structurer son environnement pour décider avec lucidité.

Diriger engage donc bien plus qu’une compétence d’analyse. C’est une responsabilité que l’on ne peut pas déléguer.

Dans un monde où les outils calculent de mieux en mieux, la différence ne se joue pas seulement dans la capacité à choisir vite. Elle se joue dans la capacité à répondre de ce que l’on choisit et de ce que l’on accepte de sacrifier.

Et vous ? Quels garde-fous avez-vous mis en place pour que votre pouvoir ne réduise pas votre lucidité ?

Olivier Aubriet* – Sanofi & Eric Mallet – Associé et Partner Lugh & Co

*Olivier Aubriet – salarié de Sanofi Winthrop Industrie. Les opinions exprimées ici reflètent ses propres points de vue et non ceux du groupe Sanofi, son employeur.

Partager cet article